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18 mars 2010
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| ATLANTIDES 2007 128 x 190 cm Techniques mixtes sur film polyester 50 x75 inches Mixt Technics on polyester film. |
Messagère d’un passage : Caroline de Boissieu
18 mars 2010
• WWW.LACRITIQUE.ORG – jeudi 26 juin 2008
Peintre française. Encres et effets diaphanes.
Caroline de Boissieu s’emploie à éliminer les contours. L’eau, les encres, la craie, le plexyglass sont ses matériaux privilégiés.
« Le monde est une branloire pérenne ; je ne peins pas l’être mais le passage » : cet aphorisme de Michel de Montaigne me revient à la mémoire en contemplant l’œuvre peinte par Caroline de Boissieu. Du noir, du blanc : cette peinture en-visage de faire des visions et des hallucinations, de la convocation des fantômes les messagers d’un passage permettant au sujet du deuil de sortir des impasses de la mélancolie. En cela, Caroline de Boissieu s’inscrit dans la filiation des grands artistes. Voir chacune de ses images, c’est déchiffrer dans le visible la présence d’une absence. « Tout discours sur l’image n’est qu’un interminable oxymore où présence et absence mais aussi ténèbres et lumière, finitude et infinité, temporalité et éternité, corruptibilité et incorruptibilité, passion et impassibilité ne cessent de permuter leur sens et d’échanger leur place. Voir l’image c’est accéder dans le visible à ce qui le déborde et le vide à la fois. Le visible ne contient pas l’infini, le visible est trace, vestige d’une présence incommensurable. Le visible est déserté par ce qu’il montre. Voir une image, c’est accéder à la béance du visible au cœur du visible lui-même, c’est proposer au regard l’immanence d’une absence »1.
Techniquement, l’œuvre s’emploie à éliminer les contours. L’eau, les encres, la craie, le plexyglass sont des matériaux privilégiés par Caroline de Boissieu. Leur conjugaison orienterait a priori le contemplateur de son Å“uvre vers des horizons culturels plus lointains : réminiscences chinoises, empathies diverses….Un transport, dirait-on, nous rapprochant néanmoins d’un peu plus près de ce que la pensée européenne a emprunté au vocabulaire de la lumière depuis Aristote : je veux parler du diaphane. Grand concept opératoire de l’esthétique, le diaphane sert non seulement à définir la naissance des couleurs, mais détermine plus largement la compréhension du rôle et du statut accordés par une pensée, jamais éteinte, à l’image – seuil de la lumière et passeur de l’être invisible à sa révélation sensible. On l’aura compris : de par son dispositif, l’œuvre de Caroline de Boissieu me fait irrésistiblement penser à l’art du vitrail.
Mais écoutons le langage d’Anca Vaciliu : « Le diaphane est quelque chose sur quoi bute la conceptualisation ; ce n’est pas un corps ; il n’a pas de quiddité propre ; sans être non plus un élément il est une « nature » semblable à l’eau et à l’air, contenue en eux sans s’identifier à chacun d’eux ni même à l’une de leurs parties ; il s’étend aux objets visibles eux-mêmes. Lieu et acte à la fois du phénomène lumineux, il fait que les couleurs sont perçues par l’œil et avec elles les choses. Le point aussi qu’il faut retenir, c’est que la notion de diaphane introduit celle du milieu, d’intervalle, d’intermédiaire – en un mot de ce qui s’interpose entre un objet perçu et un sujet percevant, en telle sorte pourtant qu’il les relie l’un à l’autre »2. Et qu’entrapercevons nous dans cet espace intermédiaire de l’œuvre ? Cet inter-dit que dévoile l’artiste ? La frêle silhouette d’un(e) enfant ; signe récurrent d’une peur produisant un arrêt, un suspens des opérations imageantes pour pousser le terrifié sur les rives sans bord d’un monde irreprésentable qui n’a pas de nom.
N’est-ce pas cette peur là que Caroline de Boissieu met en scène par la convocation d’une image, celle de la destruction des Twin Towers, le 11 septembre 2001 ? Cette démarche, au-delà de la référence qui est celle de l’aéropolitique, devenue une cosmopolitique de la stratégie anti-cité3, revient à interroger pour l’artiste et pour nous-mêmes le corpus des images de la catastrophe. Les interpréter, c’est poser un regard sur les notions de strate, de figure et de déterritorialisation en ce que l’origine et le devenir de ces images ne font qu’un. En d’autres mots, Caroline de Boissieu entretient moins un rapport à l’histoire qu’à la mémoire. Elle nous en révèle des bribes sensorielles, une mosaïque inchoative de visions instantanées qui s’enchaînent l’une après l’autre pour faire naître l’image, une temporalité exquise et fugitive propre à ce qui l’affecte.
Emmanuel LINCOT
1-Marie José Mondzain, Homo spectator, Paris, Bayard, 2007, p. 48 2-Anca Vasiliu, Du diaphane, Paris, J. Vrin, 1997 3-
Paul Virilio, Ville panique. Ailleurs commence ici, Paris, Galilée, 2004
Il fait toujours beau quelque part
1 février 2008
• ARCHITECTE – février 2008
Tout commence par un choc une percussion. Il arrive que l’émotion soit au rendez vous, que la magie opère sans que l’on sache pourquoi. La lecture d’une œuvre dans son ensemble rend compte d’un projet ; dans une exposition c’est la démarche, qui devient expression, écriture, matière c’est elle qui nous ouvre un monde. La polysémie des formes est lumineuse. C’est ce qui se lit dans l’écriture picturale riche et complexe de Caroline de Boissieu :il y a du sens, entre l’air et l’eau,l’opacité et la transparence, toutes les tensions sont présentent.
Le Monde moderne n’arrête pas de construire des catégories, des boîtes, des cases, des prisons, dans lesquelles il faudrait accepter d’être enfermé. Les artistes n’échappent pas à la règle et, très souvent, s’y soumettent, ce qui d’une certaine manière limite leur prétendue liberté d’expression. La seule vraie liberté ne serait-elle pas celle de pouvoir dire j’aime, je suis touché, j’accepte cette émotion presque animale, primitive dont nous avons appris à nous défier. Pas d’émotion, pas d’art, car me semble t’il, tout commence par là .
Devant les tableaux de Caroline de Boissieu c’est l’amplitude du geste qui nous entraîne, nous enveloppe dans ses plis, ses couches, ses rouleaux. Elle ne laisse pas le temps de la réflexion, de l’analyse, d’emblée on est emporté dans un ailleurs, un mouvement, une légèreté qui ne révélera sa profondeur que bien plus tard. Car c’est la force de ses constructions, sa capacité à être à la surface des choses tout en nous entraînant dans des abysses qui nous trouble et provoque l’envie d’en savoir plus, de sortir de l’apparence, de cette première impression pour accepter de la suivre.
C’est que la complexité de la démarche, celle que l’on retrouve dans chacune des œuvres de Caroline de Boissieu, relève du palimpseste. Cette stratification, ou peut être mieux, sédimentation dont on parle comme d’un simple grattage de parchemin est ici une longue élaboration qui cache une volonté de troubler les pistes, les enfermements : entre la photographie, l’acrylique, le crayon, le pastel, toutes les techniques sont convoquées  pour donner au projet la plénitude de son expression, son souffle. Car c’est de ce souffle si cher aux artistes d’extrême orient dont il est question. Tous les chemins concourent à ce dessein, ils cachent, ils enferment leurs secrets.
C’est que la force de chaque œuvre est dans les découvertes que nous réserve l’exploration. En cela, elle rejoint la grande peinture de paysage, celle dans laquelle le regard circule. Si l’émotion est dans l’immédiateté, la démarche révèle des tensions qui sous des aspects anodins amenuisent la violence de notre monde. Ici, l’apparente légèreté cède le pas à la noirceur, à la part irréductible de sauvagerie qui habite les hommes.
Si Francis Bacon disait « entre Matisse et Picasso, j’ai choisi Picasso car il était le mieux à même de prendre compte la violence du monde », dans l’œuvre de Caroline de Boissieu, c’est cette capacité à voir le déchirement jusqu’à le rendre insupportable sans renoncement qui nous touche. Il y a de la légèreté, pas de cynisme. Un regard sur le monde chargé de sens et c’est lui qui apparaît et constitue sa vision il construit son œuvre, lui donne son sens.
Alors, on peut dire j’aime, car c‘est beau et c’est insupportable, cette peinture a la force d’une poésie radicale qui se dévoile lentement elle est transparente et opaque, mobile et immobile, gaie et douloureuse, cette tension est là puissante : entre l’ombre et la lumière ; entre le ciel et l’océan . Jusqu’au dernier support, ce plexiglas brillant qui n’attend qu’une chose, l’opacité du temps qui sera la dernière altération de cette œuvre ouverte, prise entre l’espoir, et le désespoir, non . . . . . . . . . . l’espoir, elle résiste.
Alain SARFATI

